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Syrie : Lafarge dans les sables mouvants du terrorisme

Le cimentier Lafarge, une des plus grandes entreprises françaises, est accusé d'avoir versé de l'argent aux groupes armés en Syrie pour préserver l'activité de son usine locale. Une affaire hors norme.

 

 

L'ancien patrond'une des plus grandes entreprises du CAC 40 mis en examen pour financement du terrorisme. Le scandale Lafarge est sans précédent. Au cœur de cette enquête qui mobilise trois juges d'instruction, deux juges financiers et un juge antiterroriste : le fonctionnement de l'usine de Jalabiya, dans le nord de la Syrie. Acquise par le géant du ciment en 2010, l'usine a poursuivi ses activités, malgré la guerre civile, jusqu'à l'assaut des troupes de l'Etat islamique (EI) le 20 septembre 2014. Une obstination qui, selon la justice, s'est faite au prix de coupables compromissions financières avec plusieurs organisations terroristes — Daech en tête —, et au mépris de la sécurité des employés.

Six cadres mis en examen au total

Le 6 décembre 2017, Bruno Lafont, PDG de Lafarge de 2007 à 2015, a été mis en examen pour financement d'une entreprise terroriste, mise en danger de la vie d'autrui et des infractions douanières. Il a échappé au placement en détention provisoire réclamé par le parquet et les juges d'instruction. En tout, six cadres du groupe ont été mis en examen pour cette infraction infamante de financement du terrorisme sur la période 2011-2015. « Le montant global et la durée de ces financements sont susceptibles d'avoir permis de pérenniser l'occupation territoriale de la Syrie [...] par l'organisation Etat islamique et de permettre à ce groupe terroriste de planifier et de réaliser des opérations violentes sur zone et à l'étranger, y compris en France », relève, sentencieuse, la juge d'instruction qui pilote le dossier.

 

Les investigations ont débuté après la publication d'un article du « Monde » en juin 2016. Le ministre de l'Economie de l'époque, Michel Sapin, suspecte une possible violation de l'embargo sur le commerce du pétrole en Syrie et signale les faits au parquet. L'enquête est confiée au Service national de la douane judiciaire (SNDJ). Les principaux cadres de Lafarge sont entendus au début de l'année. Bruno Pescheux, l'ancien directeur de la filière syrienne de Lafarge, reconnaît le versement d'une « obole » à un intermédiaire local chargé de payer les groupes armés qui opèrent dans le secteur afin d'assurer le passage des employés aux checkpoints.

Des versements maquillés en «frais de représentation»

Le dirigeant évoque une somme de 20 000 $ (16 610 €) versée tous les mois à l'EI, entre 2012 et 2014. Un laissez-passer avec l'en-tête de Daech figure même au dossier. Son supérieur, Christian Herrault, ex-directeur général adjoint du groupe chargé notamment de la Syrie, confirme les versements, maquillés en comptabilité par de faux « frais de représentation ». « Le rackettage (sic) de Daech c'était l'équivalent de 500 t... [...] est-ce qu'on va tout plier pour 500 t ? », balance crûment le polytechnicien. Des achats de matière première à des fournisseurs affiliés aux groupes terroristes sont également visés par la procédure.

Le 5 mai 2017, le rapport de synthèse du SNDJ confirme les soupçons et demande au parquet de Paris l'autorisation de poursuivre les investigations. Mais c'est sur la base d'une plainte avec constitution de partie civile déposée par l'association Sherpa (association qui a pour but de défendre les populations victimes de crimes économiques), six mois plus tôt, qu'une information judiciaire est ouverte en juin. « Cette affaire est un cas emblématique. Elle est au cœur de notre mandat : la lutte contre l'impunité des multinationales et les crimes économiques », insiste Marie-Laure Guislain, responsable du contentieux à Sherpa. Onze anciens salariés de la cimenterie se joignent à cette plainte très étayée. En avril, un rapport interne commandé par Lafarge au cabinet d'avocats américain Baker & McKenzie se révèle lui aussi accablant pour la plupart des mis en cause. La synthèse évoque l'existence très claire d'« actes délictueux » et identifie des « comportements fautifs individuels ». Dans un communiqué de presse du 24 avril, LafargeHoclim admet des agissements « inacceptables » et « des erreurs de jugement significatives ».

Des perquisitions décisives

L'enquête s'accélère mi-novembre avec les perquisitions au siège du cimentier. La vague de mises en examen du début du mois, qui n'est sans doute pas la dernière, devenait inéluctable. Selon un rapport du cabinet d'audit PricewaterhouseCoopers, les versements suspects aux organisations terroristes « parmi lesquelles, soulignent les juges d'instruction, à titre principal, le groupe Etat islamique », se montent en réalité à 12,9 M€.

Un chiffre que contestent toutefois les avocats des mis en examen. « La véritable question dans cette affaire, souffle un observateur, c'est comment cette boîte a fait pour perdre son âme ? »

 

source : www.leparisien.f

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