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Dérive menaçante pour la liberté d’informer

La profession dénonce des tournages soumis à des conventions de plus en plus intrusives de la part des institutions. Le ministère de l’intérieur a proposé une médiation.

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder un vase qui se remplissait silencieusement. « D’habitude, on travaille chacun de notre côté, raconte Elise Lucet, la présentatrice et rédactrice en chef des magazines de France 2 « Envoyé spécial » et « Cash investigation ». Mais quand on a reçu cette convention de tournage, on a commencé à s’appeler les uns et les autres. C’est rarissime. En quelques heures, tout le monde a répondu présent. »

Samedi 28 novembre, les directeurs de l’information des chaînes de télévision, les présentateurs, producteurs, rédacteurs en chef de magazines d’information, les sociétés de journalistes et diverses instances représentatives ont collectivement dit « stop ». Dans une tribune publiée sur le site de Franceinfo, ils s’alarment : « Les tentatives de contrôle de nos tournages par les pouvoirs publics (police, justice, administration pénitentiaire, gendarmerie notamment) n’ont jamais été aussi pressantes (…). En exigeant une validation de nos reportages, les pouvoirs publics veulent s’octroyer un droit à la censure. »

A l’origine, les conventions de tournage sont destinées à protéger « la sécurité des personnes ou d’institutions dans des cas très spécifiques », rappelle le texte. Etablies entre les équipes de tournage et les institutions qui les accueillent, elles visent, par exemple, à préciser qui ou quoi flouter. « Respecter l’anonymat d’agents du ministère de la défense, dissimuler les caméras de surveillance dans les établissements pénitentiaires, évidemment, tout cela est déontologiquement acceptable, reconnaît Elise Lucet. Mais il y a clairement une dérive. Ces dernières années, on a progressivement vu apparaître de nouveaux alinéas, des demandes de plus en plus intrusives, qui constituent des entraves à notre métier. »

Des journalistes ont dénoncé dans un texte rendu public samedi la volonté de la police et d'autres institutions de s'arroger un "droit de Camera trounagecensure" sur leurs reportages et documentaires, au mépris de la liberté d'informer, à travers des conventions de tournage de plus en plus contraignantes.

"Les tentatives de contrôle de nos tournages par les pouvoirs publics (police, justice, administration pénitentiaire, gendarmerie notamment), n'ont jamais été aussi pressantes", affirment ces journalistes de l'audiovisuel, réalisateurs de documentaires, rédacteurs en chef, directeurs de l'information et producteurs de magazines d'actualité.

"Un exemple illustre cette dérive. Avant d'autoriser à filmer des policiers dans l'exercice de leurs fonctions, le service de communication de la police nationale exige désormais un droit de validation du reportage avant diffusion", ajoutent-ils.

Ce service demande en effet "la signature d'une convention stipulant :qu'il visionnera l'émission dans sa version définitive, avant première diffusion, dans un délai permettant une éventuelle modification; sera le seul à valider le contenu produit sur les plans juridique, éthique et déontologique(...); les enregistrements ne doivent pas porter atteinte à l'image de marque de la police nationale ni comporter de scènes pouvant être considérées comme choquantes; aucun extrait ne pourra être diffusé sans l'accord exprès du représentant de la police nationale+", détaillent-ils.

"Les conventions de tournage établies à l'origine pour protéger la sécurité des personnes ou d'institutions dans des cas très spécifiques sont ainsi insidieusement détournées de leur esprit initial. De nouveaux alinéa fleurissent sous des formes diverses qui deviennent une claire entrave à nos prérogatives éditoriales et au droit du public à l'information", ajoutent les signataires, qui demandent aux pouvoirs publics "de renoncer à ces conventions qui portent atteinte aux droits de la presse".

"Il est impensable que la cohérence globale d’un reportage sur le plan juridique, éthique et déontologique soit supervisée par des ministères. Ces demandes de conventions arrivent par ailleurs dans un contexte où l’article 24 de la loi sur la sécurité globale inquiète de très nombreuses rédactions et agences de presse", poursuit le texte.

"En exigeant une validation de nos reportages et documentaires, les pouvoirs publics veulent s'octroyer un droit à la censure inacceptable", et "aucun journaliste ayant pour vocation d'informer librement le public ne peut l'accepter", dénonce-t-il, et "pas plus que nous, le public ne saurait comprendre la persistance de cette obstruction à la liberté d'informer".

Le texte complet et la liste intégrale des signataires sont consultables à l'adresse https://link.medium.com/46SrhvyvMbb

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